Il est aussi fascinant qu’hallucinant de constater chaque jour à quel point le nouveau Président américain est ivre de son pouvoir. Au point de nuire à son pays ?
Les décisions de D. TRUMP s’enchaînent, se déchaînent et se suspendent à un rythme jamais vu en diplomatie et en économie, le tout en direct permanent devant des journalistes et des caméras pour animer un véritable spectacle de téléréalité. Un peu comme si la Maison Blanche et « Air Force One » était devenu le décor d’une saison de « Les Marseillais ».
Si cela répond à l’appétence permanente des américains pour le spectacle, même en politique, cela ne donne en rien l’impression du sérieux nécessaire à un gouvernement, à fortiori celui du pays le plus puissant du monde. Au contraire, ce tohubohu permanent décrédibilise aux yeux du monde entier un pays tout entier qui avait construit patiemment sa puissance sur son économie, sa force militaire mais au moins tout autant sur l’ « American Dream » partagé par la majorité des citoyens de la planète, notamment grâce à Hollywood. Ce rêve américain était un cocktail fait de libertés, de réussites économiques, de conforts et de progrès technologiques.
En moins de trois mois, que reste-t-il de ce pilier de la puissance américaine, celui de son « softpower » ? Rien ou plus grand-chose.
Qui rêve aujourd’hui encore de l’Amérique de TRUMP, caricaturée par ses outrances et ses violences, et qui commence même à être boudée par les touristes de tous horizons ? L’avenir va montrer que l’effondrement de la perception mondiale de l’Amérique va coûter cher à ce pays et au monde occidental.
Car un pays qui ne fait plus rêver et qui veut malgré tout imposer ses volontés au reste du monde y perd toute sa légitimité. Ainsi, l’Oncle Sam protecteur des libertés et des droits humains, devient un grand père fouettard qui commence à donner de la crédibilité à ses ennemis quand ils le désignaient en « Grand Satan ». Cela ne peut que multiplier et amplifier le rejet de la présence, des intérêts et des diktats venus de Washington. C’est surtout en cela que l’ivresse du pouvoir qui s’est emparée de cette nouvelle administration exhibitionniste, nuit le plus aux USA que nous connaissions.
Plus aucun allié dans le monde ne peut compter sur la protection américaine après la scène d’humiliation publique de ce pauvre Président ZELENSKI et la suspension des renseignements américains indispensables à l’armée ukrainienne. Cette séquence, si excitante pour les électeurs trumpistes et si dévastatrice pour l’image des USA, a montré au monde entier que TRUMP et ses sbires considèrent leurs soi-disant « alliés » comme de vulgaires vassaux dont le seul rôle est d’obéir et de se plier.
Qu’on ne s’y trompe pas. Jamais les USA n’ont été une puissance philantropique.
Il n’en n’existe d’ailleurs pas. Mais depuis 1945, à travers toutes les administrations américaines, on observait une continuité dans la nécessité de bâtir et renforcer un système d’alliances planétaire, habillé dans une main de velours, pour mieux défendre et protéger les intérêts américains. Cela offrait à la constellation occidentale à la fois la sécurité et le confort de la protection américaine en échange de l’acceptation de privilèges économiques concédés à Washington. Du gagnant-gagnant en quelque sorte.
Mais en insécurisant tous leurs alliés, tant sur le plan militaire qu’économique (et en même temps), les États-Unis sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis.
Il est vrai que depuis Obama c’est l’ensemble des forces politiques américaines qui exigent que les européens assument davantage leur défense. Et ils ont raison quand on sait que les USA dépensent 4 dollars pour notre défense, quand nous n’en dépensons qu’un. Et il est vrai que les européens ont fait la sourde oreille jusqu’au réveil brutal des ces dernières semaines. Au fond, après nous avoir demandé de nous comporter en adultes sans succès, les USA viennent de nous y obliger. Du point de vue d’un citoyen européen, j’ose dire ENFIN ! En espérant, contrairement à ce que vise TRUMP, que nous en profitions pour construire des programmes d’armement communs pour fabriquer et acheter européen et non pas américain. Il y va d’une indépendance réelle, de nos capacités technologiques et de nos emplois.
Mais si les européens doivent se donner les moyens de recouvrer d’avantage d’indépendance et de souveraineté, ils doivent alors pouvoir renégocier les déséquilibres concédés en termes de commerce, en échange du parapluie de Washington, et qui font la part belle à l’économie américaine contre celle du vieux continent.
Il ne faut pas s’y tromper. Ce n’est parce que notre balance commerciale est largement positive vis-à-vis des États-Unis que les conditions de la concurrence sont loyales.
L’utilisation du dollar comme seule monnaie d’échange, la multitude de lois extraterritoriales US, la protection des marchés publics américains, les subventions énormes à leurs industries et à la recherche (notamment via le budget de la défense), la restriction d’accès ou d’utilisation à certaines technologies, l’espionnage industriel financier et politique à grande échelle via le contrôle des nouvelles technologies, sont une partie des armes inégales utilisés par les USA au profit de leur économie contre la nôtre. C’est cela qui devrait être renégocié en échange de nos légitimes efforts militaires.
Or ce n’est pas du tout ce que tente d’imposer l’administration TRUMP. Simultanément à l’abandon de l’Ukraine et de la sécurité européenne, le nouveau gouvernement engage une guerre économique contre ses alliés à coup de droits de douane, d’exigences de défaire nos réglementations (en clair de faire nos lois à notre place), de menaces sur l’accès à leurs technologies et de capacité de chantage énergétique, puisque nous nous sommes interdit l’énergie russe.
Son objectif est simple et impudemment affiché, réduire le déficit commercial et favoriser l’emploi américain au détriment de ses partenaires.
Au besoin (et le plus souvent) en exigeant de fixer depuis Washington les lois internes de ses concurrents et le niveau de taxes (et pas seulement douanière) que ceux-ci doivent pratiquer.
Et pour faire bonne mesure, il ne s’arrête pas là. Il exige qu’un pays allié et fidèle mais dépendant de son économie, le Canada, intègre les États-Unis et traite son gouvernement souverain comme un valet. Il affirme sans vergogne vouloir déposséder le Danemark de la plus grande part de son territoire sous prétexte de sécurité mondiale (en réalité pour s’en approprier les sous-sols), sans que les européens ne réagissent à la hauteur de l’agression. Son Vice-Président et son principal conseiller Musk sont autorisés à s’ingérer dans les élections de pays souverains et théoriquement amis (Allemagne, Grande-Bretagne, Pays-Bas, etc…) en faveur des extrêmes droites, ou même à nous dicter la façon dont nous devrions concevoir nos démocraties. Il s’autorise à affirmer clairement que les frontières peuvent être changées par les armes (quelle aubaine pour tous les dictateurs du monde) en répétant qu’il peut reprendre le contrôle du canal de Panama par la force. Il tient pour négligeable les droits de l’homme quand il cherche à imposer sa « riviera de la bande de Gaza » en déportant deux millions de palestiniens, qui plus est dans des pays souverains qui n’en veulent pas mais dont les régimes s’en trouvent menacés. Il humilie tous les pays d’Amérique latine par le spectacle TV, organisé pour satisfaire ses électeurs, du retour des migrants expulsé des États-Unis. Il leur montre là aussi qui est le suzerain et qu’ils ne sont que des vassaux.
Ainsi s’érige TRUMP IMPERATOR.
Celui-ci est si enivré de sa puissance, qui ne connait provisoirement aucune résistance intérieure, qu’il croit pouvoir faire vivre tous les pays occidentaux sous ses ordres, fixer leurs lois, choisir qui doit les gouverner, quel système fiscal doit être le leur, les contraindre à des échanges économiques déloyaux et dire comment doit s’organiser leur défense tout en attendant d’eux un soutien aveugle dans ses projets d’expansion territorial et d’affrontement avec la Chine.
Or trop c’est trop ! Si nombre de pays d’Amérique latine sont habitués à se plier devant les exigences de Washington, leurs peuples les acceptaient dès lors qu’il y avait un semblant de respect. Ce n’est plus le cas et les intérêts américains vont en pâtir car les dirigeants de ces pays vont devoir se tourner vers d’autres puissances, telles que la Chine et l’Europe, ne serait-ce que pour ne pas perdre la face devant leur propre peuple.
Si la plupart des pays européens ne voyaient leur sécurité que par le prisme américain, en acceptant les concessions économiques, diplomatiques et militaires en retour, tous en sont revenus. A l’exception des deux régimes pro russes du continent. L’ensemble du continent veut désormais se mobiliser pour se réarmer, ce qui nécessite un effort sans précédent depuis les années 1990, mais aussi du temps. Mais une fois que cela sera en route, les États-Unis y auront beaucoup perdu en influence et les européens gagné en indépendance, y compris dans les négociations économiques futures.
Au proche et au Moyen-Orient, les « oukases » de Washington au profit exclusif d’un pouvoir Israëlien, fortement contesté de l’intérieur, sans aucune considération pour les nations arabes n’a que deux issues possibles. Soit les dirigeants arabes visés (par exemple l’Égypte et le Jordanie) se soumettront et leurs régimes finiront par tomber au profit de régimes bien plus hostiles à l’occident. Soit, afin de sauver, leur pouvoir ces dirigeants vont devoir se tourner vers d’autres puissances, et il n’existe de ce point de vue que la Chine et peut-être la Russie. Là aussi l’influence des USA n’en sera que réduite.
On touche là en fait au cœur du paradoxe TRUMPIEN.
Il n’est pas contestable que la toute puissance américaine actuelle, qu’elle soit économique, militaire, technologique ou énergétique permet à ce pays d’imposer ses volontés à presque n’importe quel État dans le monde, pour mieux servir ses propres intérêts.
Mais en voulant imposer ces derniers à tout le monde en même temps, en assumant de ne plus avoir vraiment besoin d’alliés, et choisissant d’humilier publiquement certains pays pour flatter son électorat populaire, l’administration TRUMP est en train d’affaiblir et d’isoler les États-Unis.
Et cela au moment même où toute la classe politique américaine (républicains comme démocrates) a en tête l’affrontement à venir avec la Chine pour le leadership mondial. C’est même dans la perspective de ce conflit, pour être plus forts et moins dispersés, que le pouvoir actuel veut imposer tous ces bouleversements à marche forcée.
Mais qui peut croire qu’une Amérique moins influente dans une amérique latine plus ouverte à la Chine, éloignée de ses alliés européens redevenus plus libres de leurs choix économiques et diplomatiques, et rejetée sur par ses deux plus proches voisins comme par le proche et moyen-orient, sera plus forte demain face à Pékin ?
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